Un fantôme encombrant

Tiens, je j’avais oubliée, celle-là : Jacqueline.

Jacqueline, institutrice respectée, aimée de tous, avait pris sa retraite après 35 ans de service. Comptez : ça fait 55 ans. Jolie, rigolote, en forme, jolie maison, retraite confortable. Célibataire.

Ahmed, 30 ans, joli garçon vénéneux, n’a eu qu’à tendre la main pour la cueillir comme un fruit un peu mûr mais encore comestible. Yeux doux, paroles mielleuses, un peu de sexe, un espoir d’amour, et le voilà qui s’installe dans sa maison. Bientôt, tous ses copains y vont faire la fête. Alcool, drogues, voitures rapides, en six mois, toute la vie d’économies de la vieille institutrice partis. Elle a emprunté, hypothéqué sa maison jusqu’aux petites cuillères pour financer les rêves décadents de son amoureux de moins en moins amoureux, de plus en plus exigeant, méchant jusqu’aux brûlures de cigarette infligées en ricanant à sa « vieille », de plus en plus hagarde, suppliante, mendiante de quelque illusion d’amour.

De peine et de misère, ça a duré un an. Un an après, une fois toutes les économies, la maison, la vie de Jacqueline partis en fumée, Ahmed s’est retrouvé en prison pour une histoire glauque, tellemement prévisible.

Jacqueline s’est retrouvée à la rue. Littéralement. Dur, dur, d’avoir honte dans une petite ville de province.
Dur, dur, le regard des bien-pensants. Deux ou 3 fois, je lui ai donné à manger, parce que dans l’ignorance de mes 20 ans, je ne savais pas quoi faire d’autre. D’ailleurs, saurais-je mieux aujourd’hui? Je la regardais, épouvantée, s’enfoncer dans une vieillesse solitaire et désespérée. Elle le voulait encore, son Ahmed, qui crachait sur ses visites en prison.

Je me souviens à ce moment-là m’être fait la promesse de ne jamais-jamais approcher un homme beaucoup plus jeune que moi, pour ne jamais-jamais vivre le même enfer. Il faut se méfier des promesses qu’on se fait à soi-même – je viens de comprendre pourquoi le yaourt périmé, le désespoir du décalage biologique.

Aujourd’ui, en lavant mes carreaux, l’image de Jacqueline, souriante, montée sur un escabeau pour laver les siens. Je l’avais oubliée, et avec elle la promesse de mes 20 ans. Drôle quand même, la place que peuvent prendre les fantômes qui hantent nos placards quand on oublie de faire le ménage.

Allez hop, du balai, on aère et on dépoussière, il est temps que la Drama Queen reprenne du nerf!

4 Commentaires

Classé dans C'est la vie

4 réponses à “Un fantôme encombrant

  1. Je ne sais pas quoi te dire… Sinon que toute histoire n’est pas écrite avant que de la vivre, qu’on peut vivre aussi des choses légères dans la différence d’âge. Pas dans la trop grande différence de projet, c’est sûr.
    Mais on a l’impression que tu t’en veux. De quoi?
    Bises et embruns

    nb: commentaire qui s’adresse vraiment à toi, et qu’en l’occurrence, tu peux choisir de ne pas publier. Re-bises.

  2. Jacqueline a pris un jeune amant qui l’a exploitée. L’amant aurait tout aussi bien pu être de son âge ou plus vieux qu’elle, il l’aurait exploitée quand même. Le problème réside chez Jacqueline, qui ne se faisait pas respecter et qui non seulement avait fait un mauvais choix de conjoint (on a tous droit à l’erreur) mais n’a pas eu le courage de le mettre à la porte. Elle en avait probablement peur, après tout, elle était une femme violentée. Les hommes violents peuvent être de tout âge, vous le savez bien. La promesse que vous auriez dû vous faire en voyant la situation de Jacqueline aurait dû être de ne jamais laisser un homme violent et exploiteur vous approcher, peu importe son âge.

  3. talonsrouges

    @Femme libre, Anita: à 20 ans, on n’est pas toujours conscient de la portée des promesses mal placées qu’on se fait. On les oublie, on les tasse… et les voilà qui resurgissent, plus de 20 ans plus tard, sous forme d’angoisses mal gérées…🙂 That too shall pass.

  4. Bonjour Tassili.
    Elle est triste l’histoire de Jacqueline. Elle me fait un peu penser à celle de tous ces hommes, pas très séduisants, un peu fatigués, qui vont chercher de très jolies jeunes femmes et l’amour en Asie, en Afrique… Liaisons qui sont souvent perverties par la différence de culture, et d’intérêts. Le grand amour vs la sortie du tunnel, quelque chose comme cela. Et souvent, moi, du haut de ma vingtaine (bientôt finie), je m’étonne de la belle mais triste naïveté de cet amour masculin une fois ruiné et largué. De loin je vois un peu cela comme un « échange de bon procédé » dans un monde pas très juste. Des moments de joies vs une protection financière, quelque chose comme cela. Ce qui a « manqué » (mais le terme est pénible parce qu’il semble juger alors que je n’en ai pas l’intention) c’est d’agir (d’aimer?) avec conscience. De la différence, de l’éphémère, de l’enjeu. Un peu d’orgueil aussi? Mais ce sont les tripes qui parlent, et quelque soit l’âge, il me semble que l’amour reste l’amour. Délicieux et terrible à la fois.

    Des bises Tassili

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