Toi au printemps moi en hiver

Ça commence comme des milliers d’autres histoires: C. a eu 5 enfants, qu’elle a dûment bercés, aimés, élevés, en oubliant qui elle était. Ça a duré 25 ans. Après ça, elle a dit à son mari : «Je veux faire autre chose de ma vie.» Elle est retournée sur les bancs d’école pour explorer les crayons et les pinceaux qui dormaient en elle depuis toujours. Lui n’a pas compris, a froidement exigé qu’elle arrête ses folleries et que le monde reprenne son ordre initial : moi Tarzan au turbin, toi Jane au foyer, les vaches seront bien gardées.

Elle a dit non, a tout envoyé balader, lui a tout laissé : maison, sous, choses encombrantes et autres bricoles qui auraient pu lui être utiles. Lui s’est remarié bien vite, il avait besoin de sa reine du foyer. Il a gardé la maison, toutes les bricoles, et le fonds de pension aussi – après tout, c’était lui la victime, lui qu’on quittait, il avait droit à une compensation.

À 50 ans, elle a traversé le Canada pour revenir vers ses racines, où pourtant plus personne ne l’attendait, à part sa nouvelle vie, enivrante, pleine d’artistes aux idées folles et aux projets vivants. Parmi eux, un homme, 20 ans plus jeune, l’amour fou, le bonheur partagé, les projets farfelus. Toute sa famille à lui était contre : Comment ça, tu n’y penses pas, tu es en train de foutre ta vie en l’air, tu n’auras jamais d’enfants, elle est vieille.
Lui, amoureux, balayait ça du revers de la main – C. est merveilleuse, je l’aime, foutez-moi la paix. Quelques années plus tard, doctorat en poche et lune de miel derrière eux, il s’est réveillé en disant «On n’est plus sur la même longueur d’ondes, je veux faire autre chose de ma vie, je veux avoir des enfants.» Le discours de ses proches avait fini par se frayer un chemin dans sa tête et dans son coeur, il est parti.

De lui aujourd’hui, l’histoire ne dit rien. S’est-il marié? A-t-il eu des enfants? Aucune idée.

Il aura été la dernière histoire d’amour de C., la mère d’une de mes amies. Elle a mené la vie qu’elle voulait, elle ne regrette rien, mais depuis 15 ans que je la connais, elle représente à mes yeux une bonne partie de ce que je ne veux pas être en vieillissant : fauchée, anxieuse, acariâtre, arthritique et obsessive, capable de vous bouder parce que vous n’étiez pas là au moment où elle avait décidé sans vous consulter de vous apporter des tomates.

En elle, on aperçoit une vision déformée de soi, de celle qu’on pourrait devenir si on ne fait pas attention. Bouger, danser, rire… et craquer, bien malgré soi, pour un délicieux danseur et très bel être humain, beaucoup-beaucoup trop jeune. Angoisse d’apercevoir voir la pauvre C. en arrière-plan, ombre grimaçante, spectre redouté d’une vieille femme qu’on ne veut pas voir arriver.

À lui de trancher : décalage biologique, a-t-il annoncé avec regret; oui le désir, oui le plaisir d’être ensemble, oui la curiosité mutuelle, mais je veux des enfants.

Étrange impression d’avoir évité un accident grave, alors qu’on se sent toute cassée dedans. Retrouver ses chaussures de danse oubliées à la dernière practica, les renfiler au plus vite et remettre un pas devant l’autre. One step at a time. Do not anticipate.

5 Commentaires

Classé dans C'est la vie, Tango, Vous avez dit tout ça?

5 réponses à “Toi au printemps moi en hiver

  1. C’est sûrement la grande injustice biologique, ça. On voit tant d’hommes de 50 ans avec des femmes de 30, ils se complètent, et ils ont l’air heureux (parfois). Moi, je suis sûre qu’à 50 ans, ça me plairait qu’un jeune me fasse un bébé (qu’il le fasse, lui, je veux dire, dans son ventre, qu’il l’élève, et moi, je veillerai sur eux, avec toute mon expérience de femme mûre aux traits burinés – hi hi-) mais voilà, ça ne marche pas dans ce sens-là…

    Alors on invente autre chose, on a plein de choses à inventer, encore.

  2. @Samantdi : injustice biologique, oui, c’est le mot… Et même si c’était biologiquement possible, a-t-on envie de recommencer quand on a déjà élevé un enfant? C’est une page tournée…

  3. Julie

    Carpe diem. L’aigreur vient du regret, de la frustration, des aléas d’une vie qu’on croit souvent ne pas avoir choisie…
    Quoi qu’il arrive, rester vigilant est primordial!
    Se tenir debout, mettre un pas devant l’autre, et toujours aller vers la lumière. Et l’amour.
    Des bises Tassili.

  4. Cette C aurait tout aussi bien pu devenir vieille et acariâtre en restant avec son vieux mari sans rien changer à leur vie. Le jeune homme y est pour peu dans le tournant noir qu’elle a pris. Il faut tout de même être réaliste et se douter qu’un homme vingt ans plus jeune sera de passage mais quel beau passage ça peut être! Éviter le plaisir et la complicité par peur que ça ne finisse ça ressemble à avoir peur de la vie tout court.

  5. Mais mais mais… il y en a plein des enfants déjà tout faits qui ne demandent que ça des papas et des mamans qui veulent d’eux!

    Encore hier, dans la Presse…

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