Lignes blanches

J’en ai d’abord vu une. Puis dix. Puis j’ai arrêté de compter, le coeur me tombait en morceaux.

La session terminée, bonheur enivré de l’été à Montréal, je les ai invités à partager un café sur une des premières terrasses. Sur le haut des bras dénudés d’un des étudiants, des centaines de traits nets, délicatement perlés.

Par bribes, j’avais déjà appris la mère schizophrène, Française mennonite émigrée aux États-Unis pour y rejoindre une plus grosse communauté. Plus tard, j’avais su l’enlèvement à son père; un peu plus tard encore, à un refus crispé, j’avais perçu les bobos d’une éducation bourrée de croyances et des peurs les plus crasses.

Je ne sais comment, il s’est retrouvé au Collège français de New York, à deux pas du World Trade Center, et il est allé à 6 enterrements d’amis perdus dans ses décombres. Comme il est gay, sa mère l’a renié ; il allait brûler en enfer pour l’éternité, lui a-t-elle promis avant de mourir d’un cancer incendiaire.

Je ne peux même pas imaginer le guts hallucinant que ça lui a pris pour arriver à Montréal. Dix-neuf ans, toute une vie à bâtir sur tellement de douleur qu’il a eu besoin de la tailler au rasoir dans sa chair. Il a les dents pourries et le sourire craintif et doux de celui qui a tout vu, une voix éraillée de souris étranglée en anglais, et étrangement, une voix grave et douce quand il parle un français qu’il a pourtant presque oublié.

Je me souviens d’avoir lu quelque part, chez Samantdi je crois bien, quelque chose autour de l’idée que penser qu’on devait de l’amour à nos étudiants, c’était tout confondre (pardon d’avance pour la mauvaise citation). Je suis d’accord.

Mais aujourd’hui, comme tous les jours depuis que j’ai commencé à comprendre, je me suis demandé : devrais-je lui dire quelque chose?

Si quelqu’un m’avait dit, à 19 ans «T’en fais pas, ma douce, ça va aller, va, c’est pas toi, le problème.»

… l’aurais-je entendu? Est-ce que j’aurais moins ramé? Est-ce que ça m’aurait aidé à trouver mes chaussures de danse un peu plus tôt?

8 Commentaires

Classé dans C'est la vie, C'est ma job, Vous avez dit tout ça?

8 réponses à “Lignes blanches

  1. Est-ce que c’est de l’amour, ou juste de la compassion, de lui dire ces quelques mots ?

    Je suis suffisamment proche de mes dix-neuf ans pour me souvenir que ça m’aurait foutu en rogne, qu’on me dise ça, parce que ça aurait voulu dire que mes problèmes se voyaient (ha, la belle illusion. Comme si 12 kilos de problèmes sur les hanches ne se voyaient pas), mais au fond, ça m’aurait peut-être fait du bien. Pas tout de suite, pas instantanément, mais ça aurait été un pas de plus pour que je le comprenne plus tôt, que c’était pas entièrement de ma faute…

    Cela étant je réalise tout à fait aussi que ma vie n’a jamais été qu’un long fleuve tranquille par rapport à celles de ce genre… alors c’est pas comme si on pouvait comparer.

  2. Quelqu’un me l’a dit, je me souviens de la force de sa petite phrase de rien du tout : « c’est pas toi le problème, c’est la situation dans laquelle on t’a mise »

    Ça m’a aidée, oui. Un délic, comme la carte magnétique que tu glisses dans l’ouverture de la porte de l’hôtel… un petit déclic de rien, une lueur verte, et de l’autre côté, un autre espace s’ouvre.

  3. Que quelqu’un, qui que ce soit, dise ce qui lui sort des tripes, avec l’urgence d’une chose vraie… Oui, je crois que cela sert toujours. Pas comme un médicament sur une cible, non. Comme un bruit d’humain autour de l’indicible.
    (Chez Samantdi, il était question de l’amour comme moteur du métier d’enseignant. Et comme toi, je ne pense pas que ce soit un outil de travail. Mais dans tout travail, il est permis de poser la casquette de temps en temps, pour toucher la peau. Non?)

  4. @Krazy Kitty : comme il m’a parlé de lui-même de sa mère et de son enfance, je crois qu’il sait que j’ai vu…
    @Samantdi, Anita : oui, un déclic, l’urgence d’une chose vraie, toucher la peau, c’est ça. Tout à fait ça.
    Il part à Rennes (oui, en France!) pour y faire des études. Wow.

  5. Stephane

    Sans nécésairement partager un amour véritable, une écoute remplie de compassion de fait jamais de tords.

    Du moins, je crois, naivement🙂

  6. Je crois comme Stéphane qu’on peut manifester de la compassion seulement par notre qualité d’écoute. Ou par une remarque qui n’a rien à voir avec le sujet « direct » mais tout à voir avec le fait que votre jeune étudiant perçoive votre regard affectueux.

    Des fois, ça prend juste ça.

  7. Stéphane : je crois que c’est ça, oui. Je n’ai rien dit, pas trouvé les mots, mais lui ai souri du fond des yeux. Et du coeur, évidemment.

  8. Paula

    Être là. Écouter. Ne pas sursauter en voyant les blessures. Ne pas détourner le regard. Ne pas s’enfuir. Rester là et sourire. Être disponible. S’ouvrir. Faire confiance à l’autre. C’est beaucoup. C’est énorme. Ça fait une différence.

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