Petit Prince abîmé

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Une carte postale : « Je suis à Mayotte, où je me repose d’un accident de tournage

Tout petit, c’était un petit garçon lumineux, un Petit Prince aux yeux plein d’étoiles et d’interminables histoires à raconter, toujours prêt à embrasser une nouvelle lubie, à entreprendre de nouveaux élevages de poissons rouges ou de chiens perdus. D’une intelligence fulgurante, il était tellement étourdissant, demandait et obtenait tellement d’attention qu’il n’en restait plus pour son petit frère, qui écopait, suivait toujours, endurait en silence.

Adolescent, ça s’est compliqué. Le Petit Prince a été victime d’attaques incompréhensibles, d’actes de violence irréparables. Il s’est fait égorger à froid un lapin gagné à la foire, piquer son blouson, crever un oeil. Perdu, affolé, mais toujours avec une pointe d’arrogance, il a fini par se convaincre qu’il fallait répondre à la violence par la violence. Volubile et passionné, il arrivait toujours à implanter de nouvelles lubies, qui à chaque fois semblaient définitives et ne duraient que le temps d’un songe.

Son oeil perdu lui a valu une somme immense pour un gamin éperdu, et plein de nouveaux amis toujours prêts à faire la fête. Évidemment, la fête a fini d’un coup quand il a épuisé son pécule en voyages, tournées interminables et voitures de luxe.

Angoisse, violence, fumette, secte vaguement satanique déguisée en troupe de théâtre expérimental, il a tout essayé pour se fuir. De plus en plus violent et imprévisible, il se retrouvait dans des situations impossibles et terrorisait une famille déjà mal en point, encore incapable de voir les choses sous un autre angle que l’irrationnel : possession diabolique, exorcisme et pélerinages compromis par le Diable en personne. Crucifix au-dessus des portes, oraisons, amulettes et grigris… et lui, qui pensait que le présentateur de nouvelles s’adressait à lui personnellement, et qui accusait sa mère d’avoir fabriqué un clone qui se baladait à Bangkok en salissant son nom.

Évidemment, une camisole d’Haldol l’attendait en psychiatrie. Une fois sorti, ça a encore pris 10 ans à sa famille en déni à accepter l’évidence : schizophrénie.

Ça fait aujourd’hui 18 ans. Il aura 40 ans cette semaine, n’a plus de famille, pas d’amis, pas de vie à part celle qu’il crée dans ses délires. Pris en charge, il pourrait rester bien au chaud dans une communauté, mais il refuse toujours d’abandonner ses nuages de grandeur, et se rêve tantôt metteur en scène, historiographe, photographe… toujours autour du théâtre. Dans ses meilleurs moments, il arrive encore des fois à convaincre des oreilles vierges de la véracité de ses songes, mais finit toujours par trahir le détail qui varlope.

Dix-huit ans de ce régime, et il a l’air d’un clochard hagard, maigre et épuisé. Des membres de la famille le reçoivent tour à tour 1 jour ou 2, le temps de lui donner à manger, un peu d’argent, et de le remettre sur la route. Impossible de faire plus.

Il fêtera – d’ailleurs, les fêtera-t-il?- ses 40 ans cette semaine, et on ne sait même pas où il est.

«Une existence de damné, d’errant infini», m’a fait remarquer Fiston, qui lui ressemble terriblement. «Oui, je lui ressemble, précise ledit Fiston en souriant, mais moi, je suis la version bug-free.»

En attendant, il est seul pour ses 40 ans. Du Petit Prince, il ne reste qu’une coquille vide, et bien abîmée.

Bon anniversaire, mon ex-Petit Prince lumineux. Comme je sais pas où te joindre, à part l’Univers et ses voyages astraux qui me sont hermétiques, je t’envoie par l’intermédiaire de la blogosphère tous mes voeux, pour que tu trouves au détour de la route un semblant de paix de l’esprit…

6 Commentaires

Classé dans C'est la vie

6 réponses à “Petit Prince abîmé

  1. Pensées de bon anniversaire pour cet ancien jeune homme. Voeux de meilleure santé, de rencontres qui puissent le remettre sur une voie plus paisible, qu’un Docteur Anita croise son chemin et trouve les mots pour qu’il accepte de prendre soin de lui, de son corps et de sa tête.

  2. @Samantdi : C’est vrai qu’un Docteur Anita… (soupir), au fond, je ne sais pas.

  3. Ah…
    Les petits princes, très beaux, très vifs , pour leur plus grand malheur. Les princes consumés, et nos mains qui tentent de retenir ce qui en eux, part en sable. Parfois, on ne peut rien faire que d’en retrouver quelques grains, brillants et lumineux, bug-free, dans des enfants qui vont bien.
    Je t’embrasse.

  4. @Anita :😉 oui, heureusement qu’il existe une version bug-free…

  5. quatre

    Bon anniversaire mon frère.
    Merci pour ce très beau billet C.
    Sachant que je suis plutôt pas mal concerné par ce petit prince là.
    [Juste une chose, la troupe de théâtre en question a bel et bien existé, puissante, démentielle et n’était nullement une secte vaguement satanique, sauf dans ses mondes connexes].
    Je suis immensément triste et en même temps le plus heureux des jeunes papa. Ça coexiste chez tous le monde je crois.
    Je t’embrasse du lointain, tout proche. F.

  6. @quatre F. : C’est vrai que toi, tu saisis tout le sous-texte…😉

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