Trente-six ans

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Trente-six ans le 12 juillet dernier.

Par les hasards miraculeux du web, retrouvé il y a 2 semaines un amour d’enfance, dans l’Algérie d’après la libération. Émotion de revoir le petit garçon qui dormait les yeux ouverts. Il dort maintenant les yeux fermés, et porte la barbe.

Jusque là, tout ce que je savais, c’était que j’avais vu mon Papa pour la dernière fois le 12 juillet 1972 – sans savoir que ce serait la dernière fois. Ce jour-là, j’ai pris l’avion pour aller en vacances en France, et après ça, toutes ses traces ont été brouillées, ses pas effacés, ses photos brûlées. Depuis, personne n’a plus jamais entendu parler de lui: ni ses frères et soeurs, ni ses amis, personne.

Depuis 36 ans, toutes les rumeurs imaginables ont couru : il se serait converti à l’Islam, aurait pris un autre nom, serait mort, aurait fait partie des barbus du GIS (ce qui est un comble quand on a combattu, par obligation certes, pour l’Algérie française) .

Depuis, il est aussi devenu l’incarnation du mal sur Terre dans la tête de ma mère, qui a tout fait pour en convaincre ses enfants : Hitler, à côté, c’était de la ‘tite bière. Certains membres de la famille pensent même qu’il est possible qu’elle l’ait fait supprimer. Après ça, c’est moi qu’elle a essayé de gommer, unique témoin gênant de comportements délirants, et elle y a presque réussi. Et puis Papa a pris une place centrale dans le délire d’un de mes frères, perdu dans sa schizophrénie; un disparu est une formidable toile de fond aux projections morbides et aux défoulements de l’imaginaire.

Trente-six ans après, le petit garçon qui dormait les yeux ouverts m’a, pour la 1re fois, parlé de ce qui était arrivé en 1975, soit 3 ans après ma dernière fois.

Aujourd’hui, on ne sait toujours pas s’il est encore en Algérie, ni s’il est mort ou vivant, mais pour la première fois, je sais qu’on parle bien de mon père. Sans déformation, sans projection; les faits, rien que les faits.

Mais la froide factualité ne peut rien au fait que j’ai le sentiment de décoller un grand pan de peau qui avait l’air intacte, et de découvrir une plaie purulente en-dessous. Une plaie qui donne à jamais le sentiment d’être un être humain de seconde catégorie, à cause d’une enfance si misérable qu’elle ne peut soulever que le dégoût chez celui qui en entend le récit.

Vive le Québec libre.

7 Commentaires

Classé dans C'est la vie

7 réponses à “Trente-six ans

  1. Bonjour Tassili. Une petite citation qui m’accompagne ces jours…

    « Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos coeurs, la joie avec la peine, le rire avec les ombres, deux chevaux dans le même attelage, chacun tirant de son côté, à folle allure ».
    Elle est de Christian Bobin

  2. Très, très jolie citation, Jü. Merci.

  3. Denis T.

    Hé, 36 ans, c’est long.

    Et la peau qui est toute proche, si mince. C’est beaucoup à porter en-dessous.

    Dans cet ordre de faits, ceux des origines, le père, la mère, le pays, les racines, la sève, la chronologie n’est plus la même; le passé fait partie du présent. On n’invente rien. On continue. Simplement.

    On tisse et on essaie de raccorder, du mieux qu’on peut, les fils qui pendent.

  4. Hé, Denis, ça faisait longtemps!😉
    Oui, c’est ça: on tisse, on raccorde et on raccommode, on fait du neuf avec du vieux… la vie, quoi.

  5. Denis T.

    Oui, je sais, trop longtemps… ne m’en voulez pas…

    J’ai tellement aimé ce billet, dur et dense.

  6. Tassili, je ne sais comment ce billet m’avait échappé-pourtant, comment le lire sans rien en dire, tant il paraît central. Mettre à l’air libre ce qui est purulent, c’est aussi pouvoir décaper. on se retrouve abrasée, mais, enfin, limité à soi-même, renvoyant à nos parents ce qui est leur folie à eux.
    je vous envoie tendresse, embruns, et bien entendu une foultitude de sentiments malcommodes et essentiels.

  7. @Anita: oui, central, je pense bien que c’est le mot. Je ne savais pas trop qu’en penser, un peu vide et vague entre deux eaux, mais au bout du compte… abrasée mais purifiée, vous avez vu juste.
    Merci pour la foultitude et les embruns.

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