Regardez bien ces chaussures

chaussures_auschwitz1.jpg*

Oui, vous les avez déjà vues.

Elles étaient rouges, bleues, en toile, en cuir ou même en carton. Elles sont rendues grises, d’une couleur morne qui les rend à la Terre. Dust to dust.

Regardez les encore.

Plus près.

Trop usées d’avoir trop joué, tapé dans des ballons, sauté à la corde ou joué à chat perché, elles ont joué à la marelle ou au foot, sauté dans des flaques d’eau ou grelotté dans la neige.

Ce sont des chaussures d’enfants. De leur histoire, on ne sait que des poussières.

C’est fou ce que la vie humaine se résume à peu de choses, ce qu’elle laisse peu de traces de son passage. Pour un Colisée, une sonate immortelle ou une Jeune Fille à la Perle, des millions, des milliards de vies sans trace, sans bruit.

Passez à côté d’une maison incendiée, et vous verrez: des lambeaux de vies antérieures, de papiers peints superposés, de couleurs passées. Un coup de bulldozeur, on efface tout et on recommence.

Déménagez, revenez dans 6 mois : plus une trace de votre passage. Les couleurs, l’emplacement des meubles, les souvenirs gravés. Plus rien.

On le sait: on est peu de choses, en fin de compte. Et puis il y a l’art, qui sublime tous les petits, les laissés pour compte, les vies sans bruit ni fruit, les empreintes effacées, les ballons restés accrochés aux arbres, les mitaines oubliées sur un banc de parc… les montagnes de chaussures d’enfants qui n’iront plus au parc.

* Chaussures d’enfants. Auschwitz.

9 Commentaires

Classé dans C'est la vie

9 réponses à “Regardez bien ces chaussures

  1. Denis Thibault

    Ah douleur. J’ai mal au ventre.

    Je suis en train de finir par finir le très troublant livre de Littell. Tellement troublant que j’ai un blanc sur le titre (… faut le faire…).
    Toujours est-il que je suis rendu dans le bout (env. p. 650) où le narrateur, le Doktor Aue discute avec ses collègues de la meilleure façon de nourrir les prisonniers dans les camps. Il s’insurge du fait que les détenus ne sont pas assez nourris étant donné leur charge de travail. Étant donné leur état de faiblesse généralisé quand ils arrivent au camp, la plupart meurent trop tôt et tout le travail d’apprentissage des tâches est à recommencer, ce qui est fort gênant. Au nom d’une rationalité économique donc, il faudrait augmenter, mais pas n’importe comment, la ration quoditidienne.

    C’est à vous glacer sang et humeurs…

    P.s. pas retrouvé le titre encore…

  2. Denis: Les Bienveillantes. Je l’ai commencé, il m’est tombé des mains…

  3. Des milliards de vie, sans mémoire, sans représentation, peut être, mais pas sans traces. Infimes, indiscernables, recouvertes, fragmentaires, sans doute, mais traces, en toi, en moi, ailleurs…
    D’Apollinaire:
    « Et le langage qu’ils inventaient en chemin
    Je l’appris de leur bouche et je le parle encore
    Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
    Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
    Amenaient un à un les morceaux de moi-même
    On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
    Les peuples s’entassaient et je parus moi-même
    Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines »

    Des bises

  4. Lourde semaine…

    Je l’ai cité chez Pierre Léon mais je vais recommencer ici. Bernard Emond a fait un film magnifique là dessus, ces vies qui passent inaperçues. Ça s’appelle « Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces ».

  5. Anita: des traces, oui… si peu, si légères. L’éphémère me passionne, ces temps-ci. On peut être éphémère et signifiant…
    Blonde: je l’ai cherché, et trouvé dans les archives de l’ONF. Je vais essayer de le louer en fin de semaine, ça rejoint tout à fait ma petite obsession éphéméride…

  6. Denis Thibault

    Oui, en effet, grosse semaine. Sans compter que, depuis aujourd’hui, le soleil se met de la partie et réfléchis de drôles de rayons, sur le papier rougi par le sang anonyme de nos unes journalistiques.

    Tant qu’à descendre en enfer, merci Tassili pour le titre, j’aime autant tourner les pages moi-même, sans trouver aux détours, des réclames et des ventes à rabais. Rien de tel dans Les Bienveillantes. Je vous comprends: les premières 150 pages sont épouvantables. Passé le choc initial… je ne sais pas comment dire, je vous le dirai quand je l’aurai trouvé, il se passe quelque chose… à la fois de très troublant et, oserais-je le mot, de très envoutant. Je pense que c’est dans l’absence de jugement du narrateur. Non pas au sens où il en serait dépourvu, bien au contraire. Ce serait que cet homme, tout en étant conscient de vivre une tragédie, a tenté de … je n’ai pas le mot. Avec un détachement qui n’était pas froideur ni insensibilité. Une conscience aigu du devoir, ah ça oui. Aigu comme dans piquant. J’y reviendrai.

  7. Denis Thibault

    «aiguë», qu’il aurait fallu écrire…moi pis mon orthograff

  8. Denis: c’est qui, Laure Tograffe? Connais pas. Toi?🙂

  9. Denis Thibault

    Laure? Ben voyons! Dès lors qu’on l’a rencontrée, de l’or en barre!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s